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“L’esthétique au service de la narration”, entretien avec Lucien Migné

©Lucien Migné – Manshiet Nasser : radioscopie du quartier des chiffonniers du Caire. 

Depuis quatre ans, Lucien Migné est photojournaliste. Une vocation née progressivement, qui l’a conduit à documenter des réalités revêtant un sens fort à ses yeux. Rencontre avec un regard engagé.

“Je ne me considère pas forcément comme un artiste. L’histoire est toujours plus importante” confie Lucien Migné depuis son petit bureau, à Marseille. Ainsi pourrait-on résumer le crédo qui guide ses reportages depuis quatre ans désormais. Après trois ans d’études en cinéma à la Satis d’Aubagne (École supérieure publique de cinéma), Lucien débute en tant qu’assistant caméra, un premier poste très technique, qui le laisse sur sa faim sur le plan artistique. Il réalise en parallèle plusieurs courts métrages, un accomplissement en soi, mais dont le rendu trop amateur le déçoit : “sans argent, c’est difficile de faire quelque chose de pro”. 

Progressivement, il se tourne vers la photographie, qu’il commence à expérimenter au cours de ses voyages comme un loisir. “C’est en réalisant une série de photos au Maroc, que je me suis rendu compte qu’il y avait une sorte de fil rouge”, explique-t-il. Dès lors, ce déclic l’amène à multiplier les destinations. Il visite le Liban, l’Ethiopie, le Cameroun, le Bangladesh, l’Egypte. C’est d’ailleurs à l’occasion de ce voyage qu’il réalise le reportage “Zabbaleen” sur les chiffonniers coptes, stigmatisés à cause de leur religion et de leur activité, et vivant dans une extrême pauvreté. Travail que le CRL10 avait exposé dans ses locaux au début de l’année 2023, marquant la première collaboration “institutionnelle” de Lucien.

Café et narguilé

Durant l’été 2022, Lucien est en voyage au Caire pour retrouver sa compagne. Par hasard, il découvre un reportage sur Arte à propos du quartier de Manshiet Nasser à l’ouest de la capitale, qui abrite la communauté des Zabbaleen. Marginalisés en raison de leur foi chrétienne, les chiffonniers coptes sont relégués au traitement de près de la moitié des déchets de la ville depuis plus d’un siècle. Une activité très mal vue au sein de la société égyptienne. Pourtant, malgré des moyens rudimentaires, les Zabbaleen ont mis en place un système de recyclage d’une efficacité remarquable, transmis de génération en génération. Alors qu’en France, le taux de recyclage dépasse à peine les 25 %, à Manshiet Nasser, il atteint 80 %, faisant de ce modèle un exemple mondial. Cependant, bien que les 40 000 habitants de la communauté recyclent quotidiennement plus de 6 000 tonnes de déchets, leur quartier demeure largement délaissé par les autorités. On n’y trouve ni hôpital, ni commissariat, et une seule école primaire, complètement saturée. 

Sur le terrain, Lucien arpente les rues son appareil photo à la main. Une démarche parfois considérée avec réticence par les habitants de la communauté. “Zabbaleen était un sujet un peu compliqué à traiter. Je n’avais pas de traducteur et peu de personnes parlaient bien anglais. J’étais frustré de ne pas pouvoir communiquer avec eux comme je le voulais” , raconte-t-il. Pourtant, petit à petit, les passants s’ouvrent à lui et font preuve de chaleur. Spontanément, ils demandent à être pris en photo, l’interpellent pour l’inviter à boire un café et à fumer le narguilé.

De ce reportage, Lucien retient deux photos. La première montre un homme en plein labeur, juché à l’arrière d’un camion de détritus. “J’aime la lumière de cette photo. Ce rayon qui le traverse dans le dos, avec le ballot de déchets et les icônes religieuses en arrière-plan, donne un contraste assez frappant”, argumente-t-il. La seconde représente un homme travaillant dans un atelier, tandis que deux autres individus discutent à l’extérieur. “Ici, j’apprécie particulièrement la composition et la différence saisissante des couleurs. Elle retranscrit assez fidèlement l’ambiance du quartier et illustre plutôt bien le reportage, de mon point de vue”.

Contact humain

Bien que le premier contact avec les Zabbaleen se soit révélé délicat, Lucien est parvenu avec le temps à se faire accepter par la communauté, au point d’établir des relations de confiance. Une étape cruciale dans le cadre de son travail. “Dans notre métier, la dimension humaine est fondamentale. Avec le recul, je pense qu’elle est même le fil conducteur de tous mes reportages.” affirme-t-il. A ses yeux, la photographie est avant tout un moyen de raconter des histoires, d’apporter un regard personnel sur des enjeux qui lui tiennent à cœur. “Le photojournalisme se situe à la frontière entre l’art et l’information. L’esthétique y est essentielle car elle permet de toucher le public. Mais elle reste toujours au service de la narration”.