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La Gare de l’Est : un lieu de mémoire

©Tatiana Efrussi : Last night Russia attacked Lupins, 2023.

Tatiana, Natalia et Maryna sont trois artistes originaires de Russie et d’Ukraine, aujourd’hui installées à Paris. A la suite de l’invasion de l’Ukraine par la Fédération de Russie, le 24 février 2022, elles ont toutes choisi de partir loin de leurs terres natales. La Gare de l’Est, point de passage emblématique des réfugiés politiques depuis le XIXème siècle, incarne désormais pour elles un lieu de réminiscence de leurs propres trajectoires en tant qu’exilées.

Après plusieurs jours de voyage, Maryna Yurasova arrive pour la première fois à la Gare de l’Est le 9 mars 2022. Instantanément, c’est le coup de foudre. “C’était comme si Paris s’emparait de mon cœur. Soudain, j’ai eu le sentiment que mon voyage était terminé. Je ne pouvais rien lire autour de moi et, pourtant, je me suis sentie immédiatement chez moi.” déclare-t-elle à ce propos.

Plus qu’une simple station ferroviaire, la Gare de l’Est incarne, depuis sa construction au milieu du XIXème siècle, un lieu de mémoire. Autrement dit, au sens où l’historien Pierre Nora l’entend, “des éléments matériels ou idéels qui jouent un rôle dans la constitution de l’identité collective et qui sont parfois instrumentalisés par différents acteurs aux mémoires concurrentes”. En étant indirectement le théâtre des événements majeurs qui ont marqué les siècles suivants, la Gare de l’Est devient un lieu de réminiscence des guerres passées et présentes, ainsi qu’un refuge pour les exilés ayant fui la répression dans leurs pays.

C’est notamment le cas de Tatiana, Natalia et Maryna. Respectivement plasticienne, réalisatrice et chanteuse originaires de Russie et d’Ukraine, elles ont fui la guerre au printemps de l’année 2022. Inspirés par le podcast “Gare de l’Est, allers et retours” de La Série Documentaire proposé par France Culture, nous nous sommes intéressés à leurs trajectoires, du déclenchement de la guerre le 24 février 2022, en passant par le récit de leur exil jusqu’à leur arrivée en France, à Paris.

Récits d'exil

Il fait encore nuit quand Maryna entend les premiers échos de la guerre. Dans son petit appartement à Kiyv, les fenêtres vibrent intensément. Elle ne veut pas y croire.J’étais en train de dormir et je voulais continuer à penser que c’était un mauvais rêve. La veille, j’assistais à un concerto de Beethoven à la Philharmonie avec une amie. Ça ne pouvait pas être possible.” confie-t-elle. Elle part dans un premier temps chez ses parents à Korosten, à 150 km à l’ouest de Kiyv. La situation n’y est pas plus sûre : à peine arrivée, l’ancienne base militaire de la ville est bombardée. Maryna se souvient de l’immense explosion, des gerbes de feu. De l’odeur de poudre dans l’air. Ses parents et elle partent se cacher dans le sous-sol de leur maison. Le bruit des combats au loin à Boutcha ne les quitte jamais.

Du jour au lendemain, elle décide de prendre un train d’évacuation pour Kharkiv afin de rejoindre une amie vivant à Dubaï. Elle n’a pas le temps de dire au revoir à ses parents. A Lviv, près de la frontière polonaise, elle monte dans un bus pour Varsovie. Personne ne l’attend en Pologne, mais, parmi les nombreux bénévoles mobilisés, une famille l’accueille pour la nuit. Quelques jours plus tard, elle arrive à Berlin, où, épuisée par le voyage, elle passe l’essentiel de son temps à dormir. Une idée lui vient soudain : se rendre à Paris. “Je n’y avais jamais été. Or, pour une artiste, c’est une destination incontournable. Ensuite, j’irai à Dubaï”. Cependant, une fois arrivée à la Gare de l’Est, Maryna n’a plus aucune envie de repartir : “C’était un coup de foudre. Comme si j’avais connu cet endroit dans une autre vie”. Le soir même, elle assiste à une messe en hommage à l’Ukraine près du Sacré Coeur. Un souvenir qui la marque encore : “Voir Montmartre illuminé ce soir-là m’a bouleversé. Paris m’est apparu comme une ville lumineuse, joyeuse. Je pensais à mes parents restés en Ukraine, à la situation terrible qui s’y déroulait. Et le contraste entre ici et là-bas fut si fort dans mon esprit que j’ai cru que mon cœur allait exploser. Je me sentais tellement coupable.” 

Ce sentiment, Tatiana Efrussi le connaît bien. “La culpabilité me rongeait et j’étais dans une position privilégiée qui faisait que je pouvais aider les autres. Il fallait que je fasse quelque chose”, affirme-t-elle à ce propos. Au moment où la guerre éclate, Tatiana vit depuis plusieurs années entre Moscou et Paris. Arrivée à la Gare de l’Est pour la première fois en 2010, à l’occasion d’un séjour Erasmus, elle revient sur ces mêmes quais douze ans plus tard, dans un contexte tout autre. Dès mars 2022, elle se porte volontaire avec son mari, David, pour accueillir les réfugiés russes et ukrainiens fuyant leurs pays. Pendant plusieurs semaines, les moyens d’aide et d’accueil sont dérisoires. Il manque de tout : de la nourriture, des traducteurs, du soutien psychologique. L’ambiance générale est morose, tendue. “Tout semblait misérable”, résume-t-elle. Parmi les nombreux réfugiés qu’elle a croisés, l’histoire d’un jeune homme l’a particulièrement marquée. Originaire d’Izioum, à l’est de l’Ukraine, il était parti pêcher avec un ami quand les troupes russes les ont pris en embuscade. Son ami a été exécuté sous ses yeux. Lui n’a survécu que par chance. “Tu comprends, en les voyant arriver, à quel point le quotidien est fragile. En deux jours, toute ta vie bascule, témoigne Tatiana. C’était surtout très déstabilisant pour les personnes âgées.”

Une gare des guerres

Cette observation rejoint celle de Natalia Ashurovskaya, qui travaille actuellement sur un film consacré à un couple de nonagénaires ukrainiens ayant fui la guerre. Intitulé Lillyland, en hommage à leur petite-fille installée en France, le film retrace le périple de la famille Roubine, originaire de Roubijné, dans l’est de l’Ukraine. Très attachés à leur terre, c’est leur petite-fille qui a pourtant réussi à les convaincre de partir et qui a organisé l’intégralité du voyage à distance. En avril 2022, ils quittent l’Ukraine, passent par Riga, en Lettonie, avant d’arriver à la Gare de l’Est, à Paris. À leur arrivée, ils sont exténués, déboussolés et encore sous le choc de l’invasion. Le départ de leur pays, qu’ils n’avaient jamais quitté jusqu’alors, est vécu comme une déchirure profonde. Un déracinement. “Partir quand on a 90 ans, cela équivaut à mourir. C’est une pensée sûrement liée à un état d’esprit russophone très fataliste : “on reste ici, on meurt ici. La prison, à côté, c’est ok”, explique Natalia. Cette dernière option, elle l’a d’ailleurs envisagée, à la déclaration de la guerre. “Il ne me restait plus que deux choix : soit la prison, soit le silence à vie”. Finalement, elle choisit de fuir avec son mari, Pavel. Le couple quitte Saint-Pétersbourg pour rejoindre Moscou, avant de poursuivre jusqu’à Ourguentch, en Ouzbékistan. Ils y passent une journée avant d’être contactés par un ami réalisateur russe installé à Paris.

Ce dernier leur suggère de venir en France plutôt que de continuer vers l’Argentine, leur destination initiale. Puis, depuis Istanbul, où ils séjournent, ils entament les démarches pour obtenir des  visas français. Deux mois plus tard, ils arrivent enfin en France. “L’immigration est une torture”, témoigne-t-elle. “C’est une période d’incertitude, où on ne se sent jamais en sécurité.” Aujourd’hui, pour Natalia, chaque passage à la Gare de l’Est symbolise cette épreuve : “Pour moi, la Gare de l’Est est la gare des guerres. Elle est parsemée des tâches de toutes ces vies transformées.”