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Jean-Marie Bireaud « arpenteur du 10e »

2015

Dans le 10e arrondissement de Paris, près du canal Saint-Martin, l’atmosphère n’a pas toujours été comme aujourd’hui: conviviale, familiale et festive. Certaines figures ont contribué à transformer durablement ce paysage urbain et parmi elles : Jean-Marie Bireaud. Disparu en 2023, il laisse derrière lui une empreinte forte, à la fois dans le quartier, au sein du CRL10 et dans le quotidien du canal.

Portrait raconté par Yann Moullec, directeur du CRL10

Pour raconter l’histoire de cette personne et son impact, il fallait la voix de quelqu’un qui l’a connu de près. Yann Moullec, aujourd’hui directeur du CRL10, en parle avec précision, mais surtout avec affection. Ancien acteur du réseau des MJC en Île-de-France, il rejoint le CRL10 en 2011, directement appelé par Jean-Marie, qui en était déjà à cette époque, président du CRL10. Entre eux se construit un binôme solide, fait de travail quotidien, de discussions prolongées et, progressivement, d’une véritable amitié.

Un militant devenu bâtisseur

Avant d’être une figure du CRL10, Jean-Marie Bireaud est d’abord un habitant du 10e arrondissement, profondément attaché à son quartier. Architecte de formation, il arrive à Paris dans les années 1980 et s’engage rapidement dans la vie locale et associative.

Lorsqu’il entre au CRL10, il ne s’inscrit pas dans une continuité tranquille. Au contraire, il questionne, conteste, propose. À une époque où l’association est perçue comme plus « fermée », et marquée politiquement, il défend une autre vision.

« Il contestait, il débattait, il proposait », raconte Yann.

Militant socialiste, actif dans les réseaux associatifs, notamment à la fédération régionale des MJC en Île-de-France mais aussi à la FCPE (fédération des conseils de parents d’élèves), Jean-Marie s’inscrit dans une culture politique forte. Mais son engagement dépasse rapidement les clivages : il veut ouvrir, démocratiser, transformer.

Transformer une association en espace commun

Le véritable tournant intervient au début des années 2000, dans un contexte de transformation politique à Paris, notamment avec l’arrivée d’une coalition socialiste / écologiste / communiste à la tête de la Mairie de Paris pour la première fois en 2001. Cette période marque aussi un changement structurel majeur : le passage à la Délégation de Service Public (DSP), qui modifie en profondeur le fonctionnement de l’association.

Les statuts évoluent, la gouvernance s’élargit, et Jean-Marie s’engage pour que les instances associatives soient ouvertes aux habitant.e.s, usagères et usagers des centres. Une logique de démocratie participative s’installe progressivement, en résonance avec les dynamiques émergentes comme les budgets participatifs.

Le CRL10 devient alors un véritable lieu de vie : un espace de rencontre, de partage, d’apprentissage et de convivialité.

Le canal Saint-Martin, terrain d’engagement

Jean-Marie n’est pas venu vivre et s’investir dans le 10e arrondissement par hasard. Non. Il était attiré par le canal Saint-Martin, pour lequel il avait un véritable coup de cœur.

Néanmoins, dans les années 1980, le canal était loin de l’image qu’on lui connaît aujourd’hui. Dégradé, peu investi, il est perçu comme un espace “dangereux”. 

 

1924

Mais Jean-Marie en voit pourtant le potentiel. Visionnaire, il anticipe que ce lieu pourrait devenir une zone populaire et centrale dans Paris. Il ne s’agit pas seulement pour lui d’en profiter, mais aussi d’en faire profiter les habitant.e.s, en redonnant au canal une place centrale et agréable dans la vie du quartier. 

Il milite notamment pour sa piétonnisation, en particulier le dimanche, dans le cadre du dispositif « Paris Respire ». Une idée à la fois simple et profondément politique : rendre l’espace public aux habitant.e.s. Aujourd’hui, cette transformation semble évidente et indispensable et elle porte encore la trace de ces engagements militants et territoriaux.

Yann décrit Jean-Marie comme un « arpenteur » : quelqu’un qui marche, observe, comprend et agit.

 

©Sarah Pedersen Kazes (2026)

Voix sur Berges, une signature

Parmi les projets qu’il initie et qui contribue à la popularité du Canal St Martin, il invente “Voix sur Berges” qui deviendra emblématique. Ce festival de chorales, organisé le long du canal, s’impose progressivement comme une véritable marque de fabrique. D’abord la sienne, puis celle du CRL10.

À ses débuts, le festival ne rassemble qu’une dizaine de chorales, mais, rapidement, il prend une ampleur exceptionnelle : jusqu’à 200 chorales, près de 5000 chanteurs et chanteuses, et entre 20 000 et 30 000 spectateurs estimés en 2025. Un des plus grands festivals chorals amateurs de France.

Mais au-delà des chiffres, c’est une vision qui s’exprime : pas de logique marchande, pas de dispositif électronique. Seulement des voix, des corps, et un espace partagé.

« Pour lui, les seuls amplis, c’étaient les oreilles »

 

2015

La Scène du Canal

En tant que président du CRL10, Jean-Marie s’est pleinement engagé dans le développement du spectacle vivant. Il a été un véritable défenseur des arts de la rue et a largement soutenu le partenariat historique avec l’association Le Temps des Rues, qui organise depuis près de trente ans le festival Le Printemps des Rues. C’était pour lui une manière très concrète de montrer son attachement au 10e arrondissement, à son énergie, et à ces moments de convivialité où les publics se retrouvent dans les rues, les jardins et les squares, au retour du printemps, pour faire vivre une culture ouverte et partagée.

Amoureux du rire et profondément attaché à une vision joyeuse des arts, il était toujours à la recherche de propositions artistiques nouvelles, vivantes, capables de rassembler. Au centre Château-Landon, il s’est notamment beaucoup investi dans les “scènes du rire”, des soirées de stand-up portées par de jeunes femmes à la parole libre et souvent mordante.

Très attaché aussi au canal Saint-Martin, il croyait fortement au potentiel de la Scène du Canal, à l’espace Jemmapes. Il s’est beaucoup investi pour défendre l’idée d’une salle de spectacle ouverte sur l’espace public, notamment à travers le projet De la Scène au Canal, présenté au budget participatif parisien. Le projet n’a pas abouti, mais cela ne l’a jamais découragé : quelques jours avant les votes, il continuait encore à distribuer des tracts lui-même le long du canal pour soutenir cette vision.

Le découragement ne faisait pas partie de sa manière d’être. Il a continué à faire vivre et à faire connaître la Scène du Canal, en défendant une programmation exigeante et ouverte. Amateur de jazz, il avait notamment invité la radio Couleurs Jazz Radio à programmer des artistes de renommée internationale pour les soirées Jeudi Jazz Jemmapes, qui ont attiré un large public pendant plusieurs années.

Mais au-delà de la qualité artistique, il tenait aussi à ce que la salle reste un lieu pour les habitant·e·s du quartier, en donnant une place importante aux pratiques amateures. Il n’était d’ailleurs pas rare de le voir sortir d’un spectacle issu des ateliers du CRL10, les yeux brillants, heureux d’avoir été touché par la sincérité et la force de ces moments.

Un président bénévole

Au CRL10, Jean-Marie Bireaud occupe une position singulière, il est président bénévole.

Dans le cadre de la DSP, il assume des responsabilités importantes comme les décisions stratégiques, la gestion d’équipes et le suivi de budgets conséquents. Une position exigeante, qui relève d’un engagement profond.

« Il portait une responsabilité énorme, sans être payé. Mais ce qui le motivait, c’était de faire quelque chose qui avait du sens »

À partir de 2011, le binôme qu’il forme avec Yann structure l’association. Entre 2011 et 2017 notamment, leur collaboration mêle réflexion stratégique et vision partagée.

2008

Un héritage vivant

La disparition de Jean-Marie Bireaud en 2023 laisse un vide.

« Un trou béant », dit Yann.

Mais son empreinte reste profondément inscrite dans le fonctionnement du CRL10. On la retrouve dans ses valeurs : convivialité, citoyenneté, culture, co-construction, qui constituent encore aujourd’hui le socle du projet associatif.

« Il y a un ADN de Jean-Marie Bireaud qui coule encore dans les veines du CRL10. »

Une trace dans la ville

Un parvis du 10e arrondissement portera prochainement son nom, à proximité du canal Saint-Martin. Une manière d’honorer et d’ancrer matériellement l’impact de Jean-Marie Bireaud dans cet arrondissement. 

Mais son empreinte dépasse une plaque ou un nom. Elle se trouve sur le canal, parmi les personnes qui aiment s’asseoir près de l’eau au soleil, dans les voix qui s’élèvent chaque été, mais aussi dans les dynamiques collectives du CRL10. Et peut-être surtout, elle réside dans cette idée simple qu’il a portée toute sa vie : faire de la ville un espace partagé, convivial et ouvert à toutes et tous.

Yann confie alors :

« Lui était un arpenteur et moi, je suis un passeur »

2015

Entretien réalisé par Sarah Pedersen Kazes, rédactrice du journal associatif du CRL 10.