©Claire Corrion
En Turquie, les Zenne occupent une place singulière, entre tradition, performance et transgression. L’exposition photo de Claire Corrion révèle des parcours de vie marqués par la danse, la nuit et des formes d’existence souvent à la marge de la société, mettant en lumière les tensions entre normes sociales, identité de genre et espaces de liberté.
Rencontre avec Claire Corrion à l’occasion de son exposition Zenne à la Grange-aux-Belles.
Claire Corrion est une photographe documentaire basée à Lille qui développe un travail au croisement de l’intime, du social et du politique. À travers ses images, elle s’intéresse aux trajectoires individuelles qui, mises bout à bout, révèlent des réalités collectives plus larges. Son travail s’inscrit dans une approche sensible du portrait, où chaque rencontre devient une porte d’entrée vers un récit plus vaste.
Très tôt, Claire entretient un rapport spontané à l’image. Enfant, elle photographie déjà son quotidien, comme les colonies de vacances, les voyages scolaires et ses amis. L’appareil photo devient rapidement un outil pour garder une trace, conserver des souvenirs et figer des instants de vie.
Une exposition photographique de Diane Arbus au Jeu de Paume, va particulièrement marquer Claire dans son parcours, sa réflexion et sa pratique artistique. En effet, la force visuelle des images, leur frontalité, leur capacité à rendre visibles des figures marginales, constituent pour elle un choc esthétique et une référence durable.
Ce n’est pourtant que vers l’âge de 35 ans qu’elle décide de se lancer pleinement dans la pratique photographique. À cette époque, Claire est journaliste en presse écrite. Elle commence alors à produire ses propres images pour accompagner ses articles, liant écriture et photographie. Elle y prend goût et quatre ans plus tard, elle s’engage alors dans cette pratique en suivant une formation en photojournalisme à l’EMI-CFD à Paris. Pendant sept mois, elle y développe une pratique de travail documentaire au long cours et amorce une réflexion plus approfondie sur la narration visuelle. Progressivement, elle s’éloigne du photojournalisme au sens strict pour se tourner vers une photographie documentaire plus personnelle, centrée sur des sujets intimes. Ce qui l’attire particulièrement dans la photographie, ce sont les rencontres. Elle dit :
“L’appareil photo est une belle excuse pour aller à la rencontre des gens”
Dans cette démarche, l’image devient un outil de lien. Elle permet d’entrer en relation, de créer un espace d’échange. Avec l’appareil photo, Claire Corrion prend le temps de suivre son regard et de capturer avec son objectif ce qui éveille sa curiosité. Néanmoins, elle explique que la photographie – comme la rédaction d’un texte – implique une responsabilité, à travers le choix du cadre, la manière de représenter et la position du regard. Mais contrairement à l’écriture, cette attention se déplace vers le visuel, vers ce qui est montré – et la manière dont c’est montré -, ainsi que vers ce qui est caché.
C’est en 2013 que Claire découvre la Turquie pour la première fois. Quelques mois après le mouvement de contestation du parc Gezi à Istanbul, elle décide de s’y rendre, intriguée par cette mobilisation de la jeunesse. Ce premier séjour d’une semaine agit comme un déclic. Fascinée par le pays, elle cherche rapidement un moyen d’y retourner et trouve alors quelques mois plus tard un stage dans un journal francophone à Istanbul. Elle y restera six mois, avant d’y vivre à nouveau pendant un an et demi. Depuis, elle y retourne régulièrement.
Un jour, en se baladant en pleine journée dans les rues d’Istanbul, Claire Corrion croise deux hommes portant des jupes, en train de danser ensemble. Elle se rapproche d’eux et leur demande quelle danse ils pratiquent. Ils lui répondent qu’ils sont Köçek.
En faisant des recherches sur les Köçek, Claire découvre, malgré le peu de sources disponibles, l’histoire de ces danseurs sous l’Empire ottoman. Entre le XVIIIe et le XIXe siècle, les Köçek sont de très jeunes garçons, souvent âgés de 7 à 15 ans, qui dansent et s’habillent selon des codes dits féminins. Le terme désigne alors de jeunes hommes imberbes se produisant devant des hommes influents, dans des contextes festifs ou au sein même du palais de Topkapi.
Cette pratique occupe une place importante dans la vie sociale et culturelle de l’époque, notamment dans les tavernes de Constantinople, et connaît un grand succès au point que l’on compte plusieurs centaines de Köçek au XIXe siècle. Cependant, elle soulève également de nombreuses critiques, notamment en raison de l’exploitation des enfants, de la violence et des abus qui y sont associés. En 1837, le sultan Mahmoud II interdit cette pratique, en effet, les soirées alcoolisées pouvaient aussi entraîner des bagarres car les Köçeks étaient très convoités. Par la suite, avec la proclamation de la République turque en 1923 et les réformes de modernisation menées par Mustafa Kemal Atatürk, ces formes de performances déclinent progressivement.
Des centaines d’années plus tard, cette pratique a changé et évolué et lorsque Claire croise ces deux Köçek, elle rencontre deux hommes âgés, poilus, en jupe qui dansent et se passent des billets de banque de bouche à bouche. Au premier abord, Claire se demande comment dans un pays conservateur comme la Turquie, ces hommes peuvent danser de cette manière en pleine rue. Mais cette pratique est socialement tolérée, voire respectée, car perçue comme une tradition culturelle au bord de la mer Noire. De plus les Köçek qu’elle rencontre lui expliquent qu’ils ont une femme et des enfants et insistent sur le fait qu’ils ne sont pas homosexuels. Mais derrière cette apparente acceptation, des questions émergent : celles du genre, de la performance et des normes sociales.
On sent qu’il existe, derrière ces pratiques, des idées et des préjugés liés à la sexualité et au genre. Que ces perceptions soient justes ou non, elles influencent la manière dont les Köçek sont vus et compris. Hier comme aujourd’hui, les Köçek se produisent lors de moments importants dans la vie des hommes comme la circoncision, le mariage ou encore le départ à l’armée. Ils s’inscrivent ainsi dans des rituels très marqués par la masculinité, tout en jouant avec des codes plus féminins de par leur danse.
Ce travail sur les Köçek finira par mener Claire vers un autre groupe : les Zenne.
Les Zenne sont de jeunes hommes homosexuels ou des personnes transgenres qui dansent, principalement dans des espaces nocturnes comme des bars, des clubs et des restaurants. Leur existence s’inscrit dans un paradoxe : en effet, leur performance est relativement acceptée dans des contextes privés ou festifs, surtout la nuit, en revanche, iels peuvent être confrontés à des violences et à des discriminations dans l’espace public, chez elleux ou encore au sein de leur famille. Leur quotidien est souvent marqué par le rejet familial, la peur du jugement social et une forme de marginalisation.
Claire Corrion met en avant les personnes qu’elle rencontre et leur donne la place de raconter leurs histoires. Elle parle d’Alice par exemple, qui raconte que lorsqu’elle a commencé à devenir Zenne, personne ne croyait en elle au début de son parcours et maintenant elle peut vivre de la danse, elle est même reconnue dans ce milieu. Ou encore, Segah, un autre Zenne qui dit :
“Mon père ne m’a pas parlé pendant trois ans mais quand j’ai commencé à ramener de l’argent, ça allait mieux”
À travers ces témoignages, Claire met en lumière une tension constante entre identité personnelle et normes sociales. L’acceptation passe parfois par la réussite économique, comme si la légitimité ne pouvait être accordée qu’à cette condition. En effet, certaines personnes qu’elle rencontre espèrent devenir célèbres, accéder à une reconnaissance qui, peut-être, facilitera l’acceptation familiale.
Mais au-delà des difficultés, la danse occupe une place centrale. Elle devient un espace de liberté, un exutoire :
“Quand je danse, je me sens libre.” — Alice
Au fil de ses rencontres, Claire Corrion découvre des trajectoires de vie diverses, souvent marquées par des ruptures, des tensions familiales et une volonté d’exister pleinement. Elle raconte les histoires des Zenne comme celle d’Alice, Uzay, Emir et d’autres aussi.
Alice a 22 ans, Claire la rencontre dans une boîte gay de Taksim. Avant ses performances en tant que Zenne, elle enchaîne plusieurs numéros de drag. Sur scène, sa présence est saisissante. Comme le veut la tradition, les spectateurs glissent des billets dans son costume. Deux ans plus tard, Alice continue de danser presque tous les soirs, malgré une santé fragile. La scène reste un espace central dans sa vie, à la fois travail et lieu d’affirmation.
Uzay a 23 ans. À l’adolescence, elle quitte sa famille pour vivre librement à Istanbul. Marquée par un parcours difficile, elle trouve dans la danse un exutoire et un moyen d’exister pleinement. Entre ambition, solitude et besoin de reconnaissance, son parcours reflète les tensions qui traversent la sphère des Zenne. Aujourd’hui, elle danse tous les soirs.
Emir a 20 ans, il est originaire de Syrie et depuis longtemps il rêve de danser sur scène. Aujourd’hui à Istanbul, Emir danse les week-ends dans un bar gay proche de chez lui. Il habite dans le quartier populaire de Tarlabası avec son copain. Sa famille est au courant qu’Emir est Zenne mais elle n’apprécie pas cela. Il raconte que sa famille a
“demandé au hoca (religieux local) ce que la religion disait de cette situation et ce qu’ils devaient faire de moi, il leur a dit qu’ils pourraient me tuer. Finalement, ils m’ont dit : tu peux danser, mais n’oublie pas Allah”
Depuis 2015, la marche des fiertés d’Istanbul est interdite. Dans un contexte politique de plus en plus conservateur, où le mariage homosexuel n’est pas reconnu et les discours hostiles aux personnes LGBTQ+ se multiplient, ces existences apparaissent comme des formes de résistance. Une résistance discrète, parfois non revendiquée, mais profondément incarnée. En 2023, le président Recep Tayyip Erdoğan qualifie notamment ces identités de “poison” pour la famille. Malgré ces pressions, les Zenne continuent d’exister, de performer et d’occuper des espaces, souvent nocturnes, où des formes de liberté restent possibles.
Claire souligne d’ailleurs que les Zenne qu’elle rencontre ne se définissent pas toujours comme faisant partie de la communauté LGBTQIA+ et ne sont pas forcément toujours très militant·e·s ni même politisé·e·s. Pourtant, leur simple présence, leur manière d’occuper l’espace, de performer leur identité, porte en elle une dimension politique. La Turquie apparaît alors comme un pays plein de contradictions, un des amis turc de Claire lui dit un jour :
“Tout est interdit, mais tout est aussi autorisé”
Entre restrictions et libertés informelles, entre conservatisme et espaces de transgression, le pays laisse émerger des zones de respiration, notamment dans la nuit. Et c’est précisément cette complexité que Claire cherche à montrer. Loin d’un regard uniquement centré sur l’oppression, elle choisit de mettre en lumière la vitalité, la fête, la capacité à continuer à vivre malgré tout.
Après avoir travaillé sur des thèmes d’actualité, Claire Corrion a voulu chercher à représenter un thème mais surtout des espaces plus festifs qui, à travers la fête et la danse, questionnent, transgressent et résistent aux normes de genre et de sexualité. Son travail sur les Zenne devient ainsi une réflexion sur la résilience. Parce que leur existence même en est une forme.
Claire Corrion photographie des temps de danse, mais aussi des moments avant de performer et des moments plus intimes de la vie quotidienne. À travers cette exposition, Claire Corrion documente une manière de résister, non pas frontalement, mais à travers le corps, le mouvement et la présence.
Le travail de Claire s’inscrit dans le temps long. Elle retourne régulièrement en Turquie, tisse des liens, construit une relation de confiance avec les personnes qu’elle photographie. Et c’est cette immersion qui lui permet d’accéder à des récits intimes, et à des trajectoires de vie complexes.
À celles et ceux qui souhaitent se lancer dans la photographie documentaire, Claire Corrion conseille de choisir des sujets qui les passionnent, d’écouter leurs propres élans, même lorsque le terrain est exigeant, même lorsque les doutes apparaissent. Car au fond, c’est cette nécessité intérieure qui fait tenir sur la durée. Claire dit :
“Il faut faire les choses parce que vous avez envie de les faire et parce que vous ne pouvez pas faire autrement.”
Entretien réalisé par Sarah Pedersen Kazes, rédactrice du journal associatif du CRL 10.
Pistes audios réalisées par Juliette Fleureau, vidéaste du CRL 10.