©Mathieu Menard
Originaire de Bretagne, le photographe Mathieu Menard développe une pratique documentaire ancrée dans son territoire et tournée vers les relations humaines. À travers son exposition « De sel et de vie, femmes de la mer », il met en lumière des parcours de femmes engagées dans les métiers maritimes, encore largement invisibilisés. Ce travail, mené sur plusieurs années, interroge à la fois les enjeux de représentation, la place des femmes dans ces milieux et la manière de raconter des histoires au plus près de celles qui les vivent.
Rencontre avec Mathieu Menard à l’occasion de l’exposition au centre Paris Anim’ La Grange aux Belles
C’est à l’âge de seize ans que Mathieu Menard découvre la photographie argentique. Très tôt, il s’initie à la manipulation technique de l’appareil et au développement des tirages en laboratoire. Breton d’origine, Mathieu a grandi près de la mer, ce qui a nourri chez lui un intérêt pour le voyage et l’ailleurs. À dix-huit ans, il quitte sa région natale pour Paris, où il fait ses études et débute sa carrière dans l’édition de livres d’art et l’enseignement. C’est en 2017 que Mathieu
“décide de devenir photographe”
et s’inscrit à une formation complète en photographie documentaire à l’EMI-CFD (École des métiers de l’information – centre de formation et de documentation) à Paris. Il commence alors par faire de la photographie d’actualité, mais peu de temps plus tard, il ressent un besoin d’autre chose : changer de mode de vie et travailler autrement. La mer et la Bretagne lui manquent, et il décide alors, après quinze années parisiennes, de regagner sa terre natale et de travailler sur des reportages de plus longue durée. Mathieu veut désormais
“apprendre à prendre le temps.”
Il s’éloigne de la photographie d’actualité, du spectaculaire et de « l’exotique » pour photographier ce qui se trouve en bas de chez lui. Ce retour marque un changement dans la temporalité de son travail et dans son approche artistique : il se consacre à un rythme plus lent, centré sur la rencontre, l’écoute et la relation avec les personnes qu’il photographie. Inspiré par sa région et les métiers de la mer, Mathieu cherche à rencontrer celles et ceux qui les exercent. Il s’intéresse alors à la place des femmes dans ces métiers et découvre leur condition ainsi que leur sous-représentation.
L’exposition photographique de Mathieu Menard “De sel et de vie, femmes de la mer” présente des portraits individuels de femmes engagées dans leur travail, tout en donnant à voir leurs pratiques. En photographiant et en présentant ces femmes, Mathieu souhaite mettre en lumière des histoires, des personnes, des métiers et des vies souvent invisibilisés. Pendant deux ans, il a recherché, rencontré et photographié des femmes travaillant dans les métiers de la mer. Il les a également accompagnées dans leur pratique ou sur leurs bateaux. Certaines rencontres étaient volontaires et recherchées, d’autres se sont construites progressivement grâce à la confiance établie avec les premières personnes rencontrées.
Malgré des réticences et une certaine méfiance, les femmes photographiées et interviewées ont vu un réel intérêt à participer au projet de Mathieu, car il était important pour elles de témoigner. En effet, beaucoup de femmes photographiées dans cette exposition le disent elles-mêmes : lorsqu’elles ont commencé leur métier, elles
“n’avaient pas de modèle.”
Et c’est justement ce que cette exposition apporte ; un panorama des métiers de la mer, mais surtout des modèles, des exemples et de la visibilité. Dans les métiers que Mathieu nous montre, on découvre Enora, capitaine au long cours, Nathalie et Marine, ostréicultrices, Aurélie, marin-pêcheuse, Lucille, charpentière de marine, Emmanuelle, travailleuse sociale auprès des travailleurs et travailleuses de la mer, ou encore Tiphaine, sauveteuse bénévole en mer.
Dans la pratique de Mathieu, on retrouve ces portraits individuels, comme dans d’autres séries photographiques telles que “Femmes de la Halte”, dans laquelle sont dépeintes des femmes vivant sans domicile fixe, ou encore la série sur les “Biffins”, qui s’intéresse à des hommes vendant des objets de récupération dans la rue. Il capture des histoires individuelles au sein d’une série afin de raconter une thématique plus large. L’idée est de montrer des individus de manière distincte, et c’est cet ensemble qui permet de raconter les lieux, les métiers, les enjeux, les paysages et les problématiques sociétales. Cette démarche rend les enjeux sociétaux davantage personnels et intimes, car elle nous oblige à prendre le temps de regarder et de lire chaque cartel, chacun racontant le parcours d’une personne.
Pour revenir aux problématiques sociétales, il est difficile de ne pas évoquer la place des femmes dans le monde maritime. Mathieu explique que cette place a longtemps été marquée par de nombreux préjugés. Déjà à l’époque, beaucoup de
“marins superstitieux pensaient que les femmes portaient malheur à bord”,
ce qui les conduisait à refuser leur présence, par peur que le bateau ne coule. Aujourd’hui, voir ces femmes en grand format, en plein travail sur un bateau, en train de veiller pendant les quarts de nuit, ou occuper des postes comme celui de capitaine, donne à ces images une portée symbolique forte.
De plus, les femmes liées à la mer ont souvent été représentées sur la plage, de manière sexualisée ou encore comme femmes de marins, mais pas marins : ici, c’est l’inverse qui est montré. Elles sont photographiées pour leurs actions et non pour le regard des hommes. Il faut aussi souligner que les métiers qu’elles exercent sont durs, exigeants et fatigants, et que ce sont souvent ces types de métiers qui restent invisibilisés. Les métiers les plus difficiles et les moins « glamour » sont peu représentés, que ce soit dans les médias ou même dans les espaces qu’ils occupent. Mettre en lumière ce qui est caché, car jugé non attractif ou dévalorisé, devient alors un acte fort.
À celles et ceux qui souhaitent se lancer dans la photographie documentaire, Mathieu conseille d’abord de prendre le temps de comprendre ce que l’on veut raconter. Savoir pourquoi l’on photographie, et ce que l’on cherche à transmettre, constitue pour lui une base essentielle. Il invite également à expérimenter, à multiplier les angles, les approches, les manières de faire, afin de découvrir comment un même sujet peut se raconter de façons multiples. Trouver son regard passe par des essais, mais aussi par la capacité à choisir, à affiner, à construire une narration cohérente. Mais surtout, Mathieu insiste sur la valeur de la patience et de la persévérance dans le travail. Prendre le temps de rencontrer, d’écouter, de revenir, parfois sans photographier, fait pleinement partie du processus.
“Si l’on croit en quelque chose, il faut y passer du temps.”
Entretien réalisé par Sarah Pedersen Kazes, rédactrice du journal associatif du CRL 10.