Racontée par Sylvie Manouguian
Pour comprendre le CRL10 aujourd’hui, il faut revenir sur son histoire. Et pour raconter cette histoire, difficile de trouver meilleure personne que Sylvie Manouguian. Pendant près de quarante ans, elle a travaillé au sein de l’association, observé ses transformations et surtout participé à construire ce qu’est devenu aujourd'hui le CRL10.
Rencontre avec Sylvie Manoughian, ancienne présidente du CRL10
Le commencement
Pour raconter l’histoire du CRL10, il faut tout d’abord introduire Sylvie Manouguian. Il y a en effet des parcours qui racontent, à eux seuls, l’histoire d’un lieu et celui de Sylvie est indissociable de celui du CRL10. Arrivée en 1980, à seulement 22 ans, elle répond à une petite annonce pour un poste de comptable à mi-temps au Centre culturel du 10e arrondissement situé au 31 rue de Château Landon. Rien ne la destinait explicitement à une carrière dans l’animation socio-culturelle, sinon peut-être une intuition, une passion pour le théâtre, un désir d’être proche de celles et ceux qui créent et de travailler dans un centre culturel.
Très vite, cette première expérience devient le point de départ d’un engagement de quarante ans. De comptable à directrice adjointe, puis directrice du centre de la Grange aux Belles, et enfin co-directrice du CRL10, Sylvie Manouguian a traversé toutes les transformations de la structure. Mais surtout, elle en a façonné l’identité.
Son parcours témoigne d’une époque où les métiers de l’animation étaient encore en construction, peu institutionnalisés, mais portés par une grande liberté d’expérimentation.
« Tout était possible »
résume-t-elle. Et c’est précisément cette possibilité qui va nourrir une aventure exceptionnelle au CRL10.
Le développement des activités aquatiques
Parmi les nombreuses initiatives portées par Sylvie Manouguian, le développement des activités aquatiques, et en particulier des bébés nageurs, constitue un moment fondateur.
Cette histoire commence en 1984, avec l’ouverture d’un bassin-école à proximité de la Grange-aux-Belles. À l’origine, l’envie de développer une activité de bébés nageurs débute à l’initiative de Cyprien Laurelli, ancien directeur des structures du 10e. Par la suite, il rencontre Daniel Zyberberg, l’un des spécialistes des « bébés nageurs » en France, qui lui présente Claudie Pansu, également spécialiste, engagée dans un projet éducatif autour des bébés et de l’eau.
Jeune maman, Sylvie est alors invitée par Claudie à venir tester cette pratique, et elle est rapidement convaincue par cette activité. Très vite, celle-ci est mise en place et devient un espace de jeu, de relation et de découverte sensorielle. L’eau devient un lieu de socialisation pour les bébés et leurs parents, autant qu’un terrain d’exploration et de développement des capacités motrices des tout petits.
Le succès est immédiat, et surtout durable. Le bouche-à-oreille fonctionne, les familles affluent, et l’activité ne cesse de croître. En quelques années, le dispositif s’étend considérablement : multiplication des créneaux, structuration d’une équipe pluridisciplinaire (maîtres-nageurs, animateurs, psychologues, psychomotriciens et éducateurs spécialisés). Dans les bassins du 10e, les pratiques se diversifient jusqu’à inclure, plus tard, des activités comme la plongée ou la natation synchronisée.
Ces activités créent alors de véritables liens entre les familles et s’ancrent au cœur de la vie du quartier. Elles sont l’occasion de transmettre des pratiques et conseils de parentalité bienveillante, à une époque où ces expressions ne sont pas encore à la mode.
« C’était un lieu de rencontre, un endroit où les gens échangeaient, se retrouvaient »
©Isabelle Meyer (2014)
Arts du cirque et arts de la rue
Quelques années plus tard, ce sont les activités de cirque et de spectacle vivant qui marquent profondément l’histoire du centre d’animation de la Grange-aux-Belles. Catherine Pirat, jeune professionnelle passionnée de cirque, propose d’ouvrir un atelier pour les enfants. À l’époque, Sylvie ne connaît pas très bien cet univers mais sa curiosité et son envie d’expérimenter la pousse à creuser plus loin. Très vite, elle découvre le cirque contemporain, notamment la compagnie Cirque Plume, qui agit comme un déclic. Elle y perçoit un espace d’expression inédit, à la fois artistique, collectif et accessible à tout·e·s.
En 1987, le CRL10 ouvre alors l’atelier cirque, qui rencontre immédiatement son public. Il est complet avant même la rentrée et se développe rapidement, rassemblant plusieurs centaines de participants. Le cirque devient alors un terrain d’expérimentation éducative, où chaque enfant peut trouver sa place. L’activité s’étend avec des stages pendant les vacances, des séjours dans le sud de la France, et la création de spectacles, inscrivant le cirque et les arts de rue dans la vie du quartier.
Cette dynamique connaît un aboutissement marquant en mars 2002, avec l’organisation d’un festival international amateur des écoles de cirque, réunissant plusieurs pays européens sous un chapiteau monté pour l’occasion dans le 15e arrondissement de Paris. Au-delà de son succès, cette aventure contribue à faire connaître la Grange-aux-Belles et le CRL10 comme une référence dans l’histoire des écoles du cirque qui se développent en France, et participe à inscrire durablement le cirque comme un axe fort du projet éducatif porté par Sylvie.
Photo prise en octobre 2011, lors de la nuit blanche pour le spectacle appelé le cris du poète.
L’histoire du CRL10
1980 : les débuts de Sylvie au CRL10
L’histoire du CRL10 commence au Centre culturel du 10e arrondissement, situé rue du Château Landon qui deviendra le centre d’animation Château Landon. À cette époque, les structures d’animation sont encore peu institutionnalisées, et fonctionnent avec des moyens limités mais une forte énergie collective.
1981 : ouverture de la Grange aux Belles
Un tournant majeur intervient avec l’ouverture du centre de la Grange-aux-Belles. Implanté dans un quartier en pleine construction, ce nouvel équipement devient rapidement un pôle important d’activités. Dès la première année, près de 700 adhérent·e·s y sont inscrits. Dans les années 2000 il sera le plus grand centre d’animation de Paris, en termes de nombre d’activités proposées et de nombre d’usagers.
1987 : expansion des structures
Le développement se poursuit avec :
- l’ouverture de l’Espace Jemmapes en 1987 et la transformation urbaine de l’arrondissement. Avant ça, le canal St Martin n’était pas éclairé et donc peu fréquenté en soirée. Il n’y avait pas de moyens de transport et peu d’immeubles d’habitation.
- l’intégration de la Maison des associations au CRL10 qui devient alors l’espace Jean Verdier. En 1987, la Ville de Paris décide de supprimer les maisons des associations et de donner l’espace en gestion unique à une association de l’arrondissement. C’est le CRL10 qui remporte la gestion pour le 10e arrondissement.
- la structuration progressive de la gestion commune des 4 centres d’animation dans le 10e arrondissement.
À la fin des années 1980, l’association gère déjà plusieurs équipements majeurs et accueille un nombre croissant d’adhérents.
Années 1990 : consolidation
Le CRL10 devient une structure de plus en plus importante, avec une organisation hiérarchisée (direction générale, directions de centres, équipes d’animation) et une offre d’activités très diversifiée.
©Pierre Maldidier (2014)
Années 2000 : tournant politique et administratif
Un changement majeur intervient avec la mise en place des délégations de service public (DSP) par la Ville de Paris. Pour la première fois, la gestion des centres d’animation est mise en concurrence.
Le CRL10 doit alors se réinventer :
- rédaction de projets pédagogiques structurés
- rapprochement avec des fédérations d’éducation populaire
- défense de son modèle face à de grandes structures nationales
Après une bataille administrative et juridique, l’association parvient à conserver la gestion de ses centres. Et le CRL10 s’inscrit alors pleinement dans le champ de l’éducation populaire structurée, en rejoignant la fédération régionale des Maisons des jeunes et de la culture (FRMJC).
Années 2010 : transmission et recomposition
Après le départ à la retraite du directeur Cyprien Laurelli en 2005, une co-direction générale est mise en place. Sylvie Manouguian est nommée co-directrice et y joue un rôle central, notamment sur les aspects administratifs, financiers et le développement des projets culturels et de loisir.
En 2011, une nouvelle direction est progressivement installée, marquant une transition vers une nouvelle génération de cadres.
En 2016, la Ville de Paris insuffle une nouvelle énergie aux centres d’animation et lance le label Paris Anim’, accompagné d’une campagne promotionnelle d’ampleur, visant à informer les habitant·e·s sur ces lieux de pratiques culturelles et de loisir amateures et émancipatrices.
2020 : fin d’un cycle
Sylvie Manouguian quitte le CRL10 après quarante ans d’engagement,pour un départ à la retraite mérité. Une loyauté rare, qui témoigne d’un attachement profond à la structure, mais aussi d’une capacité constante à se renouveler.
Pour finir
Plus qu’un simple parcours professionnel, celui de Sylvie Manouguian incarne une certaine idée de l’éducation populaire : expérimenter, faire confiance, créer collectivement.
Ce qui ressort de son récit, ce n’est pas seulement la richesse des projets menés — du cirque aux festivals, des activités aquatiques aux événements de quartier — mais une manière d’être au travail. Une énergie, une intuition, et surtout une attention constante aux autres.
« Je ne me suis jamais ennuyée »,
dit-elle. Peut-être est-ce là, finalement, le fil conducteur de toute cette histoire. Si le CRL10 est aujourd’hui ce lieu vivant, ancré dans son territoire et ouvert à tous, c’est aussi grâce à celles et ceux qui, comme elle, ont su en faire un espace d’expérimentation et de partage. Et pour Sylvie, pas d’inquiétude, sa retraite est consacrée au développement d’un nouveau projet culturel, cette fois-ci en milieu rural : le Festival Tous aux Angins à Tannerre-en-Puisaye depuis 2022.
Entretien réalisé par Sarah Pedersen Kazes, rédactrice du journal associatif du CRL 10.